BLOG


Le Wabi-sabi

design

Un art de vivre japonais  à l’esthétique minimaliste dans lequel tout ce qui n’est pas essentiel est éliminé

wabi-sabiÉpuré, ramené à sa plus strict essence, le wabi-sabi est l’art japonais de dénicher la beauté dans l’imperfection et la profondeur de la nature. On y respecte le cycle universel de croissance, décroissance et mort. On y vénère l’authenticité avant tout. On y célèbre les fissures, les crevasses  et toutes les marques laissées par le temps, les intempéries ou l’usage familier qu’on a des objets. Il nous rappelle que tout est transitoire sur terre, que notre corps et le monde matériel qui l’entoure font partie d’un processus global qui les renverra à la poussière d’où ils sont issus. Grâce au  wabi-sabi, nous apprenons à accepter les taches, la rouille, les bords effilochés ainsi que la marche du temps qu’ils représentent.

Les intérieurs wabi-sabi sont composés de matériaux vulnérables aux intempéries. Ils gauchissent, se rétractent, se fissurent et peluchent, ce qui exprime leur côté périssable. La palette des couleurs est composée des bruns, noirs, gris, verts terreux et des rouilles mais cela n’est pas triste pour autant. Au Japon, les kimonos existent dans une centaine de nuances de gris différents. Il suffit simplement d’aiguiser sa vue de manière à pouvoir toutes les voir et les sentir.

wabi-sabiL’aspect naturel du wabi-sabi permet également de s’affranchir des mises en œuvre de toutes sortes puisque le but est de réussir à fabriquer un objet ou à organiser une pièce comme s’ils avaient été créés par la nature et non par l’homme ou la machine.

Le wabi-sabi décrit une beauté imparfaite, éphémère et incomplète. Les caractéristiques de cette esthétique sont l’asymétrie, les aspérités, la simplicité, la modestie et l’intimité. Si un objet ou une expression peuvent apporter en nous un sentiment de mélancolie sereine ou un désir spirituel, alors celui-ci pourrait être considéré comme wabi-sabi.

Le wabi-sabi inspire dans le calme une beauté imperceptible qui attend patiemment d’être révélée. Il peut se contenter de n’être qu’un aperçu fragmentaire, telle la branche représentant la totalité de l’arbre ou un morceau de lune obscurci derrière un ruban de nuages. Il est la paix retrouvée dans un jardin de mousse, l’odeur surannée des géraniums, le goût astringent du thé vert en poudre.

Daisetz T. Suzuki décrit le wabi-sabi comme “une appréciation esthétique active de la pauvreté”, mais cette pauvreté est différente de celle qui nous fait peur en Occident, elle a un sens plus romantique, celui de nous soulager du poids énorme des préoccupations matérielles de nos vies. Il ajoute: “Wabi-sabi c’est se contenter d’une petite cabane comme celle de Henry David Thoreau, d’une chambre avec deux ou trois tatamis, d’un plat de légumes ramassé dans les champs voisins afin d’écouter le doux crépitement d’une pluie de printemps”.

Le wabi-sabi c’est également un strict respect des vertus de la simplicité et de la pauvreté, comme une résistance directe à la prétention non raffinée de la richesse. Il reflète ainsi une forme de mécontentement à l’égard du pouvoir institutionnel et une résistance à la tyrannie.

Wabi découle de la racine “wa” qui se réfère à l’harmonie, la paix, la tranquillité et l’équilibre. Au départ, il a le sens de triste, de désolé et solitaire mais ensuite il en est venu à signifier simple, immatériel, humble par choix et en harmonie avec la nature. Quelqu’un qui se sent parfaitement soi-même et qui n’a jamais eu envie d’être autre chose serait décrit comme wabi. Une expression couramment utilisée en conjonction avec wabi est: “la joie du petit moine dans sa robe déchirée par le vent”. Une personne wabi incarne le Zen, c’est à dire qu’elle se contente de très peu, n’a ni avidité, ni paresse, ni colère puisqu’elle comprend la sagesse des rochers et des sauterelles.

wabi-sabiSabi par lui-même signifie “la floraison du temps”. Il connote la progression du ternissement naturel, l’enrouement, la rouille recouvrant la brillance de ce qui étincelait avant. C’est l’idée que la beauté étant éphémère, on peut prendre plaisir à des choses vieilles et défraîchies. Un ancien proverbe dit ceci: “Le temps fait du bien aux objets et du mal aux hommes”. Les objets sabi portent le fardeau de leurs années avec dignité et grâce: la surface froide et tachetée d’un bol en argent oxydé, le gris produit par la patine du bois, le flétrissement élégant d’un rameau d’automne. Même une voiture rouillée abandonnée dans un champ devient partie intégrante du paysage au lieu d’être une source de pollution visuelle. Une grange abandonnée qui s’effondre sur elle-même a aussi cette dimension. Tout ceci reflète une poésie douloureuse qui transcende les Japonais.

Deux autres éléments sont souvent associés à des objets sabi: l’asymétrie et l’austérité. Cette asymétrique beauté devient “l’art de l’imperfection ” dans lequel la surprise vient du déséquilibre, du caractère aléatoire des choses qui permet à l’observateur de compléter lui-même l’image. Ceci contraste avec les contraintes de l’occident où la symétrie et l’équilibre mathématique ne laissent aucune surprise et où le spectateur n’a rien à ajouter.

Les deux termes wabi et sabi ont été assemblés pour qu’ils sonnent comme le mot “ping-pong”. Pour autant, cela veut-il dire qu’une maison wabi-sabi est pleine d’objets humbles, ordinaires, rouillés et patinés? C’est un raccourci rapide. La fusion de wabi et sabi dans la pratique a beaucoup plus de profondeur. En matière de meubles par exemple, le wabi-sabi encourage un minimalisme qui célèbre l’homme plutôt que la machine. Leur nombre va donc être réduit progressivement pour ne garder que ceux qui sont nécessaires pour leur usage ou pour leur beauté (idéalement pour les deux). Ceux que l’on admire et qu’on aime utiliser à la fois sont comme ces batteurs à œufs à manivelle qui fonctionnent encore très bien, ou ceux qui ont conservé dans l’âme les mains et le cœur de la personne qui les a fabriqués: la chaise construite par votre grand-père, la poterie bosselée que vous avez faite à l’âge de six ans, un tapis tissé de vos mains. Des objets de votre propre vie: photos familiales en sépia, chaussures de bébé, livres d’images que vous relisez encore et encore comme un gamin.

Pour autant, le wabi-sabi n’est jamais sale ou négligé. Les objets usés n’ont de magie que s’ils sont clairement exempts de microbes ou de crasse. Et s’ils ont survécu au poids du temps, c’est précisément parce qu’ils ont été bien entretenus. Le caractère transmis par les nœuds et les fissures d’un plancher de bois brille mieux lorsque les miettes sont balayées. Les maîtres de thé enseignent par exemple que même l’élève le plus pauvre doit toujours utiliser des ustensiles en bambou encore vert et des serviettes blanches neuves pour essuyer le bol de thé.

wabi-sabiLe wabi-sabi n’est pas un “style” de décoration mais plutôt un état d’esprit. Il n’y a pas une liste de règles. Il ne suffit pas de suspendre des vitraux, de déplacer les lits et d’attendre que la paix nous arrive. La création d’une maison wabi-sabi découle directement du développement personnel de celui qui la conçoit. Il faut pour cela que l’âme et le cœur soient wabi, sachent vivre modestement, dans l’instant, en ayant supprimé l’inutile. C’est aussi simple que cela. Les racines du wabi-sabi étant issues du bouddhisme zen, les principes de vide immense, de communion avec la nature et surtout de respect pour la vie quotidienne nous indiquent la véritable voie vers l’illumination.

On peut commencer à cultiver cet état d’esprit dans les petites choses comme d’apprendre à faire le thé en manipulant chaque ustensile, depuis la cuillère de bambou jusqu’au bol à thé, comme si il était précieux. Avec le même respect et soin que nous aurions pour une antiquité rare. Puis faire la même chose avec les objets qu’on utilise tous les jours.

Ce texte est librement inspiré de plusieurs articles dont celui-ci (en anglais):